BAQQA (620)
Ce projet naît d’une nécessité : celle de raconter la violence intime vécue par une femme racisée et musulmane, prise dans une double injonction. D’un côté, le risque d’être instrumentalisée par un discours islamophobe qui exploite sa douleur pour alimenter la stigmatisation de sa communauté. De l’autre, la pression intra-communautaire qui la pousse au silence, de peur d’être perçue comme une traîtresse. Entre ces deux étaux, sa parole devient un champ de tension : comment dire sa souffrance quand chaque mot peut être détourné ? Mon travail s’ancre dans cette fracture : celle d’une femme qui tente de reprendre possession de son récit, dans un espace où l’intime et le politique s’entremêlent. À travers cette pièce, je souhaite interroger la possibilité d’une parole libre, non instrumentalisée, et la complexité d’exister à la fois comme individu et comme symbole malgré soi. Le spectacle explore les zones grises : la loyauté, la peur, la honte, la fidélité au groupe, la solitude de celles qui n’entrent dans aucune case. La parole y est fragmentée — tantôt brute, tantôt poétique — traversée d’éclats de mémoire et de silences. Le corps devient un territoire à reconquérir, un lieu de résistance et d’émancipation.
Ce projet s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place des femmes racisées dans le récit collectif européen. Dans un contexte de crispations identitaires, il me semble essentiel de créer des espaces où leur parole puisse exister dans toute sa complexité, sans hiérarchisation ni récupération. Le théâtre, par sa nature vivante et incarnée, offre cette possibilité : redonner à la parole sa dignité et sa profondeur, loin des simplifications médiatiques ou militantes. Raconter cette histoire, c’est affirmer que la violence intime est d’abord une question humaine avant d’être communautaire, qu’elle mérite d’être entendue sans condition. C’est aussi, à travers l’art, transformer la brûlure — celle du rejet, de la honte ou de l’amour déçu — en une force poétique.